Il est quatre heures du matin à Marrakech quand le démarreur sollicite le moteur froid. L'air est encore chargé de l'humidité de la nuit, une fraîcheur trompeuse qui s'évapore dès que l'on quitte les remparts ocre pour s'engager sur la N9. Cap au Sud. Le but est clair : franchir le col du Tizi n'Tichka avant que le soleil ne transforme l'asphalte en miroir déformant et que le trafic des camions de transport ne sature les lacets de la montagne.
L'ascension vers le toit du Haut-Atlas
À mesure que l'on s'éloigne de la plaine du Haouz, la géographie se redresse. La route, autrefois simple piste de muletiers taillée par la Légion étrangère dans les années 30, est devenue un ruban de bitume tortueux s'accrochant désespérément aux flancs de la montagne. Les premiers virages se négocient avec une vigilance accrue : ici, les bas-côtés sont inexistants et le vide s'ouvre, brutal, sur des oueds asséchés. Le passage à 2 260 mètres d'altitude se mérite. Le moteur, en surchauffe intermittente sur les montées en épingle, demande une gestion précise des rapports. Il faut rester dans les tours, sentir la mécanique répondre sans forcer sur la boîte.
Le lever du soleil au col est une expérience sensorielle rare. Le ciel passe d'un bleu nuit dense à un orangé électrique qui frappe les sommets encore enneigés du Toubkal au loin. Le froid, ici, vous saisit les doigts. On s'arrête quelques instants, non pas pour la contemplation passive, mais pour laisser le moteur reprendre son souffle. L'odeur du gasoil mêlée à celle de la terre sèche et froide marque l'identité profonde de cette traversée. Les quelques échoppes qui bordent le col commencent tout juste à sortir leurs étals de géodes et de minéraux extraits des entrailles des montagnes voisines.
Les enjeux mécaniques et techniques du passage
Franchir le Tichka n'est pas un exercice de tourisme ordinaire. Pour tout conducteur de véhicule, qu'il s'agisse d'un van aménagé ou d'un 4x4, la descente est tout aussi exigeante que la montée. Le frein moteur est votre meilleur allié. Solliciter les disques de frein sur des dizaines de kilomètres de dénivelé positif et négatif est une erreur que beaucoup paient par une perte d'efficacité du système hydraulique. La température des fluides doit être surveillée : les durites travaillent dans des conditions extrêmes, alternant entre l'air glacé des sommets et la chaleur rayonnante du bitume surchauffé dès dix heures du matin.
La route se divise en deux segments distincts : le versant Nord, plus vert, chargé en humidité, et le versant Sud, une paroi rocheuse qui plonge vers les vallées pré-sahariennes. À la descente vers Ouarzazate, le paysage change radicalement de couleur. Le schiste sombre cède la place à des teintes de terre cuite, de rose pâle et de jaune ocre. C’est ici que le nom de « porte du désert » prend tout son sens. La roche est striée, témoin d'une érosion millénaire qui semble vouloir avaler la route à chaque éboulement mineur.
La vie suspendue dans les vallées de l'Atlas
En redescendant vers Telouet ou en poursuivant vers Aït-ben-Haddou, on croise une vie qui semble immuable. Les villages berbères, construits en pisé, se fondent dans la montagne jusqu'à devenir invisibles pour l'œil non averti. On y voit des bergers déplaçant leurs troupeaux, indifférents au passage des véhicules touristiques. La rudesse du climat forge le caractère de ces vallées. Ici, l'eau est la ressource centrale, canalisée par des systèmes ancestraux qui irriguent les terrasses cultivées en contrebas des pics acérés.
Il faut compter au minimum trois heures depuis Marrakech pour atteindre Ouarzazate sans forcer, mais le temps importe peu devant la densité des paysages. Chaque virage offre une perspective nouvelle sur un canyon ou une crête, rappelant que ce col est le seul passage majeur permettant de relier le Maroc intérieur à la vaste étendue désertique du Sud-Est. Alors que le moteur finit par se stabiliser sur les plaines qui annoncent Ouarzazate, on ressent ce mélange étrange de fatigue physique et d'exaltation, celui propre aux routes qui transforment le voyageur, le dépouillant peu à peu de l'agitation urbaine pour le livrer à la minéralité absolue du Grand Sud.



